Un seul marxisme de Michel LEQUENNE (dcd fev 2020)

vendredi 14 février 2020
par  Amitié entre les peuples
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Un seul marxisme par Michel Lequenne, in Contretemps n°6| NPA

Source : site contretemps
https://npa2009.org/content/un-seul-marxisme-par-michel-lequenne-contretemps-n°6

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Michel Lequenne, trotskiste, vient de décéder ce 13 février 2020 . Il eu une longue vie de presque 99 ans car il était né en 1921. Comparativement, Ernest Mandel né en 1923 mourut lui le 20 juillet 1995 (à 72 ans... et le jour de mes 40 ans), soit quelques années après la chute du Mur (1989) et la fin de l’URSS (1991).

XX

Dans le n° 180 de juillet 2006 de Critique communiste, où j’analysais La Dialectique mise en œuvre de Bertell Ollman, premier ouvrage de la collection « Mille marxismes » chez Syllepse, je critiquais ce nom bizarre qui, pour moi, cédait « à une mode qui se veut refus du dogmatisme, mais tombe du même coup dans une ornière inverse, celle où se dilue le sens même de ce quel’on nomme. S’il y a mille marxismes, il n’y a pas de marxisme, mais seulement des milliers de chercheurs en sciences sociales, de philosophes et de militants, plus ou moins révolutionnaires, qui « se réclament” de Marx. » Et je posais la question : Parlerait-on de « mille biologies » ou de « mille physiques » ?

S’écriera-t-on que le marxisme n’est pas une science ? C’est pourtant ce qu’Althusser prétendait, dans la suite des théoriciens dogmatiques staliniens pour qui c’était tout simplement « LA science » ! Alors ! Si ce n’est pas une science, qu’est-ce que le marxisme ?

Maximilien Rubel, qui ne s’est voulu que « marxologue » 1 a rejeté le concept même de « marxisme », se référant à Marx lui-même qui le refusait « dans la mesure où il évoquait un système définitif et fermé » (Jean Bruhat, Marx/Engels). C’est pourtant ainsi que le veut l’idéologie bourgeoise avec, à l’un de ses sommets qui parle au nom de la philosophie des sciences, Karl Poper. Rubel dénonçait en même temps – et à juste titre –, les « marxistes » qui trahissaient Marx en le réduisant à la critique économique et à une sorte de sociologie, et les politiques qui n’avaient plus rien à voir avec celle de leur « maître ».

Inversement, Isaiah Berlin (mais il est vrai qu’il s’agit du plus incompétent biographe de Marx, par totale incompréhension de son sujet) écrit qu’il était « à ses propres yeux comme à ceux de ses contemporains, avant tout un théoricien d’économie politique. » La raison de cette myopie tient, pour une grande part, à ce que les marxistes réformistes de la Deuxième Internationale ne connaissaient guère l’œuvre de Marx au-delà de sa critique de l’économie capitaliste et de rudiments de matérialisme historique, le tout en cours de dogmatisation. Leur seule relative excuse était le retard de la publication et des traductions des œuvres de Marx, comme l’a montré Maurice Dommanget dans son Introduction du marxisme en France. Ce marxisme-là, qui va être celui de la social-démocratie mondiale, jusqu’à ce qu’elle « jette l’enfant avec l’eau sale du bain » où elle l’a souillé, est-il, dans ses variantes, un de quelques-uns des mille marxismes ?

Au nom même de Marx, nous ne pouvons que le rejeter. Mais n’est-il pas arrivé pire avec la dogmatisation du marxisme, aboutissant à ses inversions, sous la férule idéologique de Staline ? Dans le n°1 de ContreTemps, précisément sous la rubrique « Mille marxismes », un article traite du stalinisme comme un communisme, donc comme du marxisme, et peut y écrire que « la problématique [sic] des oppositions russes à Staline, notamment de Trotski et de Boukharine […] reste intérieure au marxisme de la IIIe Internationale ». Voilà donc le stalinisme devenu un des « mille marxismes », donnant ainsi raison à la critique des idéologues bourgeois qui martèlent dans mille médias que c’est même la seule application du marxisme et qu’elle a montré qu’elle ne pouvait qu’aboutir au pire « totalitarisme » !

N’avons-nous pas là la manifestation nette que la notion de « mille marxismes » nous conduit à l’un des nominalismes à la mode des consensus mous, où le contenu est donné par l’étiquette, ce qui finit par réunir les opposés absolus en unité contradictoire sans dialectique ? C’est pourtant bien le contraire de la méthode de Marx (et, après sa mort, celle d’Engels), implacable dénonciateur des débuts de dérives de son enseignement, dont il apercevait immédiatement les graves erreurs, voire les désastres où elles pouvaient conduire. Telle fut son intransigeance avec Bakounine, alors qu’il se donnait pour son disciple, et avec Lassalle (sans connaître ses démarches secrètes avec le pouvoir), père de la social-démocratie allemande, la plus solide... et la pire. Ces « sévérités » à l’égard des débuts de dirigeants théoriciens qui se recommandaient de lui, lui furent reprochées par son pourtant grand disciple et fervent admirateur Mehring, dans la biographie qu’il lui consacra. On sait qu’il alla jusqu’à les étendre à son fidèle gendre Lafargue (« Si c’est là du marxisme, alors je ne suis pas marxiste ! »). Ne nous dictent-t-elles pas la rigueur à appliquer à tout ce qui se réclame de Marx et du marxisme ?

Si ceux-là trahissaient Marx, où sont donc les « mille marxismes » qui ne le trahissent pas ?

Le marxisme comme « chantier »

En fait, si l’on saisit comme une totalité l’apport des travaux de Marx, elle apparaît comme un immense chantier ouvert de toutes les sciences humaines, que la méthode de la dialectique matérialiste permet de traiter comme histoire qui se fait. Les « constructions » de ce chantier sont très inégalement élevées. D’une part, du fait des limites mêmes de la vie de Marx, induisant celles du champ de ses travaux (n’écrivait-il pas à Joseph Dietzgen, le 9 mai 1868 : « Quand je me serai débarrassé de mon fardeau économique, j’écrirai une Dialectique. Les lois correctes de la dialectique sont déjà contenues dans Hegel ; sous une forme, il est vrai, mystique. Il s’agit de la dépouiller de cette forme. » ?) D’autre part, par les limites des connaissances de son temps qui ne lui fournirent pas quantité de données essentielles au développement de ce qu’il ne faisait qu’entrevoir. Enfin par le caractère spécifique des sciences humaines qui, travaillant sur l’histoire en mouvement, doivent elles-mêmes être en perpétuelle correction, développement et compléments.

De ce point de vue, il n’y a de marxisme, au sens de participation au travail théorique du terme, que les travaux de ceux qui ont complété le travail de Marx, y ont ajouté selon sa méthode, voire corrigé ce dont Marx n’a pu ne nous laisser que les immenses fondations et des esquisses à côté du « corpsdu bâtiment principal ». Nous ne cachons pas que cette image est grossière, puisqu’il n’y a pas dans l’œuvre de Marx de structures fixes (comme l’indique la mention de « critique » de la plupart de ses travaux), mais des analyses de phénomènes en mouvements dialectiques. Il n’empêche que, saisie sous cette lumière de « chantier », l’œuvre de Marx soit l’apport intellectuel le plus ouvert qui ait jamais été.

Cependant, ses prolongements ne peuvent en rien être des variations multiples, mais des apports à un ensemble unique en développement : l’histoire humaine se faisant, et dont aucun élément n’est autonome et indépendant de tous les autres. Tous les apports partiels ne valent que dans la mesure où ils s’intègrent harmonieusement dans ce qui est déjà élaboré assez solidement pour s’être vérifié expérimentalement, c’est-à-dire dans la vie sociale et politique.

S’il ne peut donc y avoir« mille marxismes », y aurait-il des milliers de marxistes ? Au sens des théoriciens qui ont contribué et contribuent au développement cohérent et à l’enrichissement du chantier, certainement pas. Il est même douteux que cela dépasse beaucoup l’ordre de plusieurs centaines, en comptant tous ceux qui, après un petit apport, ont dérivé politiquement en diverses directions, se sont reniés ou se sont effondrés dans la démoralisation.

Le Capital, poursuivi.

Si l’on place Le Capital au cœur du chantier, avec tous ses contreforts des nombreux travaux critiques de l’économie capitaliste, sa solidité théorique est largement démontrée, ne serait-ce que par l’état de crise mortifère actuelle de la société capitaliste mondiale. Là, à tel point que les plus lucides des économistes bourgeois – qui naguère se moquaient de l’archaïque vieux barbu – sont obligés de reconnaître sa lucidité quant à la nature et au fonctionnement du système et aux conséquences fatales de l’accumulation du capital.

Pourtant, ce capitalisme d’aujourd’hui, avec sa domination par un capital financier cosmopolite occulte, ne ressemble guère à celui du milieu du XIXe siècle. Et pour le comprendre complètement, il a fallu des apports complémentaires – qui ne sont pas « des marxismes », mais du marxisme – dont les principaux sont les travaux, prolongeant Le Capital, de Rosa Luxembourg et de Lénine sur l’impérialisme. Parallèlement, Trotsky saisissait l’importance décisive de son développement inégal et combiné, qui explique les révolutions prolétariennes victorieuses dans les seules régions sous-développées du monde, phénomène qui fondait la nécessité du processus de « révolution permanente ». Hier, Ernest Mandel analysait Le Troisième Age du capitalisme. Le travail sur la manière dont le capitalisme parvient aux conséquences ultimes de ses contradictions, menaçant la vie de la planète tout entière, est certainement celui où les marxistes d’aujourd’hui ont le plus apporté.

Mais au-delà de ce cœur du chantier, il y a tout le reste, et d’abord le problème de la solution de l’inévitable fin du capitalisme, dont Marx envisageait le dépassement dialectique positif vers une société sans classes, le communisme, par la voie de la révolution prolétarienne. Est-ce là que nous allons trouver des « marxismes » qui se séparent de Marx et de ce qui ne serait qu’un « messianisme » du prolétariat ? A vrai dire, à défaut de « marxismes », sans nul doute des milliers de pseudo-marxistes – dont pas mal qui se sont crus des qualités de théoriciens –, qui ne semblent avoir compris ni la théorie de classes de Marx, ni l’unité de sa pensée totalisatrice de l’intelligence théorique de l’histoire, du passé au présent, et de l’action politique transformant cette histoire dans la visée de la réalisation de l’homme (de l’humanisation en notre langage moderne).

Les classes et leur conscience, selon Marx et le marxisme.

Commençons par la théorie des classes et de leurs luttes. Marx n’y a consacré aucun ouvrage spécifique, mais a traité, de façon plus ou moins développée dans de nombreux textes, celles qui s’opposèrent dans quelques-unes des grandes civilisations historiques, et surtout celles de nos dernières civilisations occidentales : la féodale, avec sa fin en grandes monarchies féodalo-aristocratiques, enfin la société bourgeoise, de sa naissance à son apogée. Dans tous ces cas, il a montré comment les classes émergeaient et se structuraient selon le développement et les transformations des forces productives. Mais il est vrai que, ce faisant, il ne s’agissait que de ce qu’on peut appeler des « classes fondamentales », alors que toutes les sociétés comportaient toujours des groupes humains adventices, soit archaïques (comme la petite paysannerie dans la société capitaliste), soit de fonctions complémentaires (ainsi de la Diaspora juive qui, dans la société féodale, joua le rôle de système nerveux économique, « peuple-classe » 2), soit à la fois nécessaires à la domination sociale, mais tendant à l’autonomie (en toutes sociétés les corps religieux et militaires), enfin groupes marginaux et parasitaires (tels les « lumpen prolétaires »).

Sans les ignorer, Marx n’en traita guère pour le passé. Mais, pour la société bourgeoise, ce qu’il appela petite bourgeoisie n’était pas pour lui une classe fondamentale, comme la bourgeoisie et le prolétariat, mais un bloc intermédiaire et fluctuant, hétérogène. Trotsky a montré ce qui faisait l’unité de cette quasi-classe dans la société bourgeoise : son oscillation constante entre les deux classes fondamentales, selon les rapports de forces de la lutte de celles-ci. Mais, en tant que groupes sociaux adventices, ils sont composés d’éléments pouvant passer de l’une à l’autre classe au gré des aléas sociaux les plus divers. Cela implique qu’on ne peut en traiter que concrètement dans les développements de l’histoire, et non comme une entité intangible. Et c’est là que le pseudo-marxisme manifeste son incompréhension de Marx.

On peut dire qu’après Marx il n’y eut pas de problème théorique plus mal compris que celui de cette petite bourgeoisie, la dogmatisation ne sachant pas distinguer la diversité de ses déterminations, parfois contradictoires, qui travaillaient l’une ou l’autre de ses composantes, voire divisaient certaines d’entre elles. Le cas le plus caractéristique de l’incompréhension de cette petite bourgeoisie a sans doute été celui de Lukács, en particulier dans ses travaux d’histoire de la littérature, quant à l’analyse du romantisme. Considérant l’idéologie de ce courant artistique et littéraire comme bourgeoise, il ne put en comprendre les contradictions. Il ne vit pas comment la bourgeoisie triomphante malmenait, dans la violence de son accumulation primitive du capital, cette petite bourgeoisie culturelle (qui l’avait pourtant si bien aidée à la conquête du pouvoir), et comment celle-ci lui opposa en une idéologie propre, dans le romantisme, tantôt les valeurs subversives de la veille que la nouvelle classe dominante abandonnait, tantôt celles d’un passé idéalisé, et souvent un mélange des deux. Illustration pourtant lumineuse de l’oscillation de cette quasi-classe que la fin de la période romantique ! Elle a coïncidé avec la Révolution de 1848 et le surgissement du prolétariat comme classe révolutionnaire, et la IIe République (bourgeoise), suivie du Second Empire. La peur sociale rallia quasi toute la petite bourgeoisie à la classe mère. Mais, au-delà, il y aura toujours, dans la fraction de la petite bourgeoisie à laquelle les révolutionnaires russes donnèrent le beau nom d’intelligentsia, une partie plus ou moins importante qui se liera à la cause prolétarienne, grâce à sa relative autonomie de pensée qui permet à ses meilleurs éléments de mettre les valeurs humaines au-dessus de celles de classes. De façon différente, la petite paysannerie, en voie de constante réduction, paupérisation et prolétarisation, cessera progressivement d’être la base de masse de la bourgeoisie.

Marx n’a traité dans ses œuvres que des idéologies dominantes, qui sont celles des classes dominantes, ce qui a conduit tous les pseudo-marxistes à les tenir comme s’il n’en existait pas d’autres, dominées. A défaut de leurs idéologies « mineures », Marx a montré la tendance à la paupérisation de nombreux secteurs de la petite bourgeoisie, et à la prolétarisation de couches qui désormais, sont totalement tombées dans le prolétariat.

C’est encore le marxisme vulgaire (quelques-uns des « mille marxismes » ?) qui a identifié prolétariat et classe ouvrière, comme si la composition du prolétariat n’avait pas changé depuis le XIXe siècle. Pourtant c’est là l’actuelle confusion théorique qui conduit à l’acceptation générale des classifications sociales bourgeoises en « salariat » et en « classes moyennes », et qui substitue aux déterminations des classes par leur place et leur fonction sociale, des coupures par niveaux de revenus. Ignorance ou refus obstiné de lire Marx ? Pourtant, dans les études du capital marchand du tome 3 du Capital, et surtout dans les deux fragments, « Les classes » et « En manière de conclusions » 3, il s’exprime clairement contre la méthode de « l’infini émiettement des intérêts et des positions que la division du travail suscite parmi les travailleurs tout comme parmi les capitalistes et les propriétaires fonciers », et limite les classes (fondamentales) à « ceux qui ne possèdent que leur force de travail, ceux qui possèdent le capital et ceux qui possèdent la terre – leurs sources de revenu étant respectivement le salaire, le profit et la rente foncière – ; en d’autres termes les travailleurs salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers, constituent les trois grandes classes de la société moderne fondée sur le mode de production capitaliste. » Peut-on être plus clair ?

Quand André Gorz lançait son Adieu au prolétariat, il manifestait une incompréhension, non seulement de la prodigieuse extension mondiale de cette classe prolétarienne, au sens ancien du mot, mais encore de la prolétarisation de tout le salariat d’employés, d’agents de services, de fonctionnaires, d’enseignants, de techniciens, de cadres techniques et autres, tous ne possédant que la vente de leur force de travail, intellectuelle comme manuelle, comme source de revenu leur permettant de vivre, et ainsi soumis aux mêmes lois d’exploitation du Capital. Il faut souligner en outre que la part des femmes dans cette extension s’est prodigieusement augmentée, et surtout dans les secteurs inférieurs du travail.

Certes, deux faits ont brouillé la perception de cette réalité : d’une part, cette extension de la prolétarisation des travailleurs manuels aux travailleurs intellectuels, avec la grandissante fusion manuelle-intellectuelle du travail lui-même, élargissant l’arc salarial, et donc, à son niveau supérieur de revenus, de couches entières assimilables à ce qui avait été l’« aristocratie ouvrière » du XIXe siècle ; d’autre part, le recul de la conscience de classe « prolétarienne », à la fois induit par son extension et par la dégénérescence de ses organisations politiques et syndicales, au long d’un siècle et demi de défaites suivant toutes les victoires, et dont les résultats acquis étaient limités dans le temps et/ou l’espace.

Le prolétariat est donc devenu aujourd’hui une classe « en soi » qui ne se connaît pas dans sa totalité et son unité comme « classe pour soi ». Peut-on reconnaître comme marxistes ceux qui sont aveugles à cette réalité (pourtant prévue par Marx), alors que son dévoilement constitue la lutte idéologique indispensable, et même est la condition première à la nécessaire réalisation de l’unité de front pour une politique de classe ?

Bien loin que Marx ait « attribué » un rôle messianique au prolétariat, il a déduit sa capacité à être la seule classe capable de transformer l’agonie inévitable du capitalisme, condamné par ses impasses, en un nouveau système social sans classes, du fait de sa situation de « négation dialectique vivante » du Capital, et comme seul portant la capacité d’en devenir la synthèse positive en s’annihilant elle-même comme classe. Il pouvait comparer le phénomène, dont il était le témoin des prodromes de moins d’un siècle, avec ceux de la bourgeoisie telle qu’elle s’était développée au sein de la société féodale, comme sa négation portant issue potentiellement positive à ses impasses. Mais cela sans ignorer les différences considérables entre ces deux classes dans leurs situations révolutionnaires. La bourgeoisie avait très tôt acquis sa conscience de soi, et était devenue, au sein de la classe à détruire, une classe plus cultivée que la dominante. Au contraire, le prolétariat était une classe qui, certes, découvrait son être « en soi » dans le fait même de son exploitation, mais, pour la même cause, était sans culture.

De plus, le capitalisme ne pouvant résoudre ses crises que par l’incessante extension de son exploitation sur le monde entier et par l’augmentation de son intensité, cela ne pouvait qu’aboutir à des explosions révolutionnaires, nationales dans les pays nouvellement dominés et dans les colonies, et de classe dans les pays de pouvoir bourgeois. Pourtant, du vivant de Marx et Engels et jusqu’à la révolution russe d’Octobre, toutes les révolutions prolétariennes ont été vaincues, et jusqu’à aujourd’hui, dans les pays coloniaux ou de systèmes anciens subsistant sous l’intégration capitaliste ; aucune révolution nationale n’a connu victorieusement le dépassement de révolution permanente en révolution prolétarienne.

Adieu à la révolution prolétarienne ?

Peut-on donc dire, avec le chœur des idéologues bourgeois et des prétendus marxistes démoralisés (un ou plusieurs des « mille marxismes » ?), que le pronostic de Marx, puis de Trotsky, a été démenti par les faits, et qu’il faut désormais, soit accepter la fin de l’histoire dans l’éternité d’un capitalisme s’améliorant de lui-même petit à petit, soit une voie, à découvrir, de passage, non violent, démocratique, de transformation du capitalisme en socialisme de bergerie écologique ?

Si l’on ne se complaît pas dans de telles rêveries nauséeuses – d’ailleurs démenties elles aussi par les violences barbares quotidiennes des ploutocraties bourgeoises, sous masques de tartufferie humanitaire et de droits de l’homme –, il faut examiner sérieusement pourquoi les révolutions ont été vaincues, et si ces défaites remettent en question le marxisme, en gros ou en détails.

Notons d’abord que ni Marx ni Engels n’ont prophétisé, mais en revanche ont toujours démontré le caractère d’utopies de tous les modèles de sociétés futures de leurs contemporains. Ils s’en tenaient à l’analyse du réel et à ce qui ne pouvait qu’en être les conséquences inévitables. Mais il est vrai que si, pour eux, la fin du capitalisme appartenait à cet inévitable, en même temps ils tenaient le communisme, en tant que société sans classes, à la fois possible du fait du développement des forces productives et de la productivité du travail, déjà engageant un cours d’élévation exponentielle de leur vivant, et comme seule solution progressive à l’impasse du capitalisme. Donc fatale aussi ?

Non ! Car ils ne croyaient à aucune « loi de développement de l’histoire », inscrite en elle par on ne sait quelle extériorité téléologique (gros argument des antimarxistes, voire de quelques millièmes de marxistes chasseurs de résidus messianiques dans la pensée de Marx). Mais il est vrai encore qu’ils ne voyaient pas comment il pouvait en être autrement en considérant, d’une part les fins de civilisations du passé, et d’autre part leur présent où la domination du système capitaliste s’étendait déjà sur le monde entier. D’un autre point de vue, ne constatons-nous pas une progression constante des civilisations depuis le début de l’histoire, certes progression dialectique, mais continuum d’incontestables progrès en acquisition de pouvoirs humains, ainsi qu’en humanisation induite ? De là un optimisme révolutionnaire de leur part, qui devait certainement quelque chose, malgré son renversement matérialiste, à la dialectique de Hegel.

Mais dira-t-on que, toutefois, Marx aurait dû tenir compte des siècles qu’il avait fallu à la bourgeoisie pour passer de classe dominée à classe dominante, et cela au travers de dures luttes et de révolutions vaincues en Europe ? Et plus encore la grande différence de nature entre bourgeoisie et prolétariat. Par sa nature de classe économique, la bourgeoisie n’était pas, au cours de sa montée en puissance, dans une opposition incompatible avec la féodalité, puis avec les monarchies aristocrato-féodales. Au contraire ! Elle put longtemps être une très utile classe adventice à la dominante, puis l’affronter en ses cités italiennes et flamandes, enfin vivre en son sein dans des combinaisons successives… jusqu’à finir par détruire son organisme porteur. Inversement, aucune conciliation, ni même aucun équilibre stable, n’est possible entre la classe bourgeoise et le prolétariat, celui-ci étant à la fois la condition d’existence du capitalisme et son opposition dialectique.

Un autre argument revient sans cesse de la part de la réaction et de tous les démoralisés : sachant que le prolétariat est une classe sans culture, et en en vérifiant les effets dans le chaos permanent de la Première Internationale, où les conceptions, théories et illusions les plus misérables finirent par l’emporter, comment Marx pouvait-il penser à la possible capacité d’une telle classe à vaincre et à dépasser en une nouvelle organisation sociale, entièrement à créer, une classe possédant le plus haut niveau de culture, y compris en science politique, et des moyens de répression gigantesques qu’elle était capable d’utiliser sans aucun scrupule d’humanité, ainsi que la répression de la Commune le montra ? Mais c’est précisément cette Commune de Paris qui prouva à Marx la capacité d’invention politique et sociale prolétarienne, de même que la Révolution française avait montré le surgissement de solutions impensées par ses précurseurs, en même temps que des hommes forgés dans le feu même du bouleversement. La confiance de Marx en la capacité humaine à résoudre les problèmes qui se posaient à l’espèce était celle d’un homme pour qui la pensée et l’action étaient indissociables, et il ne doutait pas que ses découvertes étaient, par leur vérité « scientifique », assurées d’être saisies par ceux qui en avaient besoin pour se comprendre et s’en armer. L’anthropologie était trop jeune au temps de Marx pour pouvoir lui poser le problème – que l’on ne maîtrise d’ailleurs aucunement aujourd’hui –, à savoir de la dialectique entre « nature (animale) humaine » et « surnature d’unique animal historique ».

Qu’en est-il enfin du faux problème que l’on tire du mot simplificateur de Lénine (tenant lui aussi de la simple considération des deux classes fondamentales) sur l’apport « extérieur » au prolétariat de son savoir sur lui-même et sur sa potentialité historique ? Si, plus que nulle autre classe, le prolétariat ne pouvait se penser lui-même, que l’on considère l’aveuglement sur elle-même de la bourgeoisie, devenu aujourd’hui cause de cataclysmes effroyables ! D’où sont venues et viennent à cette classe si savante les mises en garde, les analyses, les prévisions ? De la même façon pour les deux classes ennemies : de cette fraction de l’intelligentsia qui réussit, de tout temps, à se projeter en avant de l’idéologie de la classe dominante, grâce à une maîtrise du savoir acquis et à une compréhension de l’intérêt général de l’espèce – l’humanisme au sens simple du mot –, et cela souvent aux plus grands risques, tel celui que prit Marx qui le paya de la pire misère et d’innombrables persécutions.

Ce que Marx ne pouvait déduire, le XXe siècle et ses épouvantables violences allaient le fournir à ses fidèles héritiers : une lumière noire pour le corriger, le compléter, et ainsi enrichir le marxisme. Cela commença, à l’issue de la Première Guerre mondiale, par l’énoncé par Rosa Luxembourg, puis par Trotsky, de l’alternative d’une nouvelle barbarie en cas de défaite historique du prolétariat. A la fin de la Seconde, Adorno, avec la démonstration d’une possible dialectique négative de l’histoire, enleva à l’histoire matérialiste tout caractère de développement linéaire, ainsi que toute unité d’orientation à la dialectique matérialiste 4. Enfin, notre contemporain Henri Maler, à partir des concepts d’« utopies critiques » et d’« utopies concrètes » d’Ernst Bloch, allait les replacer dans l’œuvre de Marx, les dégageant comme perspectives déduites de l’apport positif 5.

Ces travaux parachevaient ce que Marx avait laissé dans l’ambiguïté. La prise de conscience de soi de toutes les classes dominantes du passé, et jusqu’à celle de la bourgeoisie, avait été idéologique, mystifiée ; celle du prolétariat ne pouvait naître que comme constat de son aliénation mais, au travers de ses luttes, se dédoubler en saisie d’un devenir d’« espérance », conscience d’un possible « destin » 6 i. Une utopie, certes, mais à la différence de celles du passé, qui se devait d’être critique, lucide, rejetant l’illusoire et n’ignorant pas les obstacles, pour devenir concrète, programmes, stratégies.

De la bureaucratisation à la contre-révolution dans la révolution.

De la bureaucratisation du mouvement ouvrier, Marx avait eu une riche expérience avec le trade-unionisme anglais. Au-delà, il ne put qu’en apercevoir les débuts dans les premiers partis sociaux-démocrates, dissimulés par les divergences politiques et théoriques. Il est probable que, comme Trotsky plus tard, il pensa que, phénomène inévitable, il serait surmonté dans et par le développement de la lutte de classe elle-même, et l’élévation de la conscience politique des prolétaires organisés.

Les victoires partielles importantes acquises, et en de dures luttes, par les travailleurs sous direction des syndicats et des partis ouvriers, dont celle pour la journée de huit heures, ainsi que les étapes de solidification de la IIe Internationale, renforcèrent la confiance en ces luttes pour des réformes. Leur combinaison avec des succès parlementaires tendirent à imposer l’idée qu’elles étaient des étapes vers le pouvoir des partis et vers le socialisme. De là le glissement de la social-démocratie vers une extériorité à la classe, la bureaucratisation de ses directions, et l’enlisement d’un marxisme superficiel, mélangé aux traditions des révolutions bourgeoises, et donc à des différenciations nationalistes. Finalement, un Bernstein allait théoriser cette évolution (encore un des « mille marxismes » ?) dans la formule : « Le mouvement est tout, le but final n’est rien. »

Ce révisionnisme – le plus souvent non explicité et connaissant nombre de variantes – allait réveiller un retour à Marx, particulièrement en Allemagne, demeurée impériale et dont le militarisme pénétrait largement l’enseignement, et en Russie tsariste où les réformes étaient infimes et n’apportaient rien au jeune prolétariat dont l’exploitation était particulièrement lourde. La lutte théorique et polémique entre ce qui apparut vite comme deux courants, de plus en plus violemment opposés, le réformiste et le révolutionnaire, flamba sur la frontière de l’ancien et du nouveau siècle, mais comme flamme courte, cachée par la fumée de l’unité internationale du refus de la guerre que préparaient quasi ouvertement les grands impérialismes européens.

On sait comme la IIe Internationale s’effondra misérablement, chaque parti social-démocrate se rangeant derrière son impérialisme et entraînant les masses populaires, y compris ouvrières, au premier grand massacre mondial, droguées par les mythes patriotiques ancestraux, et chacun dénonçant chez l’étranger la capitulation qu’il pratiquait lui-même. L’absence de pénétration du marxisme dans les profondeurs de la classe prolétarienne se manifesta par la grande minorisation des courants véritablement marxistes, atteignant en France une presque totale disparition, l’authentique gauche de dénonciation de la guerre se comptant en individus et devant se recomposer dans le cours du conflit, avec l’apport d’anarcho-syndicalistes et de libertaires, eux-mêmes très peu nombreux.

Non seulement la social-démocratie ne devait jamais se relever de son ralliement à l’ordre bourgeois, mais au contraire sa dégénérescence allait se poursuivre, jusqu’à n’être plus aujourd’hui qu’un garant gauche des forces politiques bourgeoises clairement affirmées : partis réformistes sans réformes, oppositions verbales sans action. Les quelques couvertures superficiellement marxistes qu’elle garda dans les premières décennies du XXe siècle allaient bientôt n’être plus évoquées, puis furent clairement reniées, ses partis désormais ouvertement antimarxistes. Si, pour les théoriciens de « mille marxismes », les groupes, partis, courants sociaux-démocrates ont été quelques-uns de ces mille, il faut préciser les questions délicates : desquels ? quand ? et jusqu’à quand ?

Le cas de la Russie et de son développement capitaliste a été très particulier dans l’Europe du XIXe siècle et... jusqu’à ses révolutions de 1917. En cet immense pays se côtoyaient communes paysannes et grandes propriétés paysannes, exploitées de manière féodale par un servage proche de l’esclavage, qui ne fut aboli qu’en 1860, mais sans que la propriété terrienne changea, et où une aristocratie seigneuriale n’avait d’issue sociale que dans les plus ou moins hautes fonctions de la bureaucratie administrative et dans le très grand corps des officiers de l’armée. Le capitalisme s’y développa plus tard que dans tout le reste de l’Europe et n’avait, au début du XXe siècle, qu’un jeune prolétariat d’origine paysanne, très minoritaire par rapport à la paysannerie. Ajoutons que toute cette immense population, y compris le prolétariat, était profondément soumise au joug religieux, malgré la corruption du clergé orthodoxe.

Très tôt, Marx s’était intéressé aux particularités sociales de cette Russie tsariste. Mais c’est à partir de 1881, donc dans les dernières années de sa vie, que Vera Zassoulitch, populiste russe, puis d’autres narodnikis s’adressèrent à lui pour vérifier s’il était exact que les « lois d’airain du capitalisme », démontrées par Le Capital, allaient imposer à la Russie un passage obligé par le capitalisme et un Etat bourgeois, comme l’assuraient des « marxistes », et qu’il n’y avait aucune chance que la commune rurale russe, l’obchtchina, puisse être une base à la commune socialiste ? Marx, qui dès 1877 s’était intéressé à la survie historique de ce type de commune, avait précisé que ses analyses des structures sociales bourgeoises ne constituaient en rien une « théorie historico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances où ils se trouvent placés » 7. Ses réponses à ses interlocuteurs avaient été très prudentes. Il avait précisé que, dans Le Capital, il avait traité de la tendance historique de l’accumulation du capitaliste dans l’Europe occidentale, sans faire la moindre allusion à la Russie et que « Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale – et pendant les dernières années elle s’est donnée beaucoup de mal en ce sens –, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires ; et après cela, amenée une fois dans le giron de l’économie capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres nations profanes. » Quatre ans plus tard, dans sa réponse à Vera Zassoulitch, il allait encore une fois donner une leçon de marxisme à des disciples en lesquels il ne se reconnaissait pas. Reconnaissant que « la Russie est le seul pays européen où la « commune agricole » s’est maintenue sur une échelle nationale jusqu’aujourd’hui », il admettait la possibilité que bien que fortement menacée de dépérissement, elle puisse être sauvée, mais qu’il ne s’agissait pas là d’un problème de spéculation théorique, et que « pour sauver la commune russe, il faut une Révolution russe. »

Ce sont ces constats de Marx qui furent à la base des élaborations théoriques de Lénine et de Trotsky. S’agissait-il d’un « marxisme oriental », ainsi que le théorisa Perry Anderson, y opposant un « marxisme occidental » ainsi dégagé de responsabilités dans la perversion stalinienne du premier ? Non, mais des solutions aux problèmes posés par les inévitables révolutions qui allaient apparaître dans les pays où le capitalisme s’installait sans avoir passé par le stade politique étatique bourgeois. Et la lucidité de ces apports au marxisme allait se vérifier au terme de trois ans de la Première Guerre mondiale, avec les révolutions russes de Février, puis d’Octobre.

Si ce furent les désastres militaires de la guerre, la démoralisation des soldats, la misère de tout le pays et la corruption de la famille royale qui provoquèrent la révolution de Février, avec l’apparition spontanée de soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats, le renversement du tsarisme et la constitution d’un gouvernement parlementaire bourgeois ne réglèrent aucun problème. Et c’est son incurie, son impuissance, accompagnée de la répression de l’avant-garde révolutionnaire, dont le seul mot d’ordre était « Pain, Paix et Liberté », et alors que dès juillet – ne l’oublions pas –, Trotsky avait été jeté en prison et Lénine obligé de s’enfuir et de se réfugier en Finlande, que le flux révolutionnaire conduisit à la révolution d’Octobre.

D’innombrables historiens, militants de diverses gauches, dont de prétendus marxistes, et bien entendu toute la droite, continuent pourtant à proclamer qu’en fait de révolution, Octobre fut un coup d’Etat qui contenait en lui-même le stalinisme futur, et qu’une autre solution, pacifique, aurait été possible, avec les mencheviks et les SR, majoritaires dans le congrès des soviets (ce qui en faux en octobre). Tous ceux-là ignorent ou veulent ignorer les faits. D’abord qu’en août le gouvernement Kérensky (dont les mencheviks et les SR étaient l’aile gauche, tout en étant l’aile droite des soviets) s’entendit avec le généralissime Kornilov pour un coup d’Etat « légal ». Mais celui-ci entreprit de le faire pour son compte. Cela se serait terminé comme au Mexique où le Président Madero fut renversé par son « fidèle » général Huerta en 1913, et comme, en 1973, Allende allait être renversé au Chili par son fidèle Pinochet, si les masses soviétiques, d’ouvriers, de soldats et de paysans qui allaient faire Octobre n’avaient pas stoppé l’offensive du putschiste contre Petrograd. Autre oubli : celui que ces mencheviks, s’ils furent, avec les SR, majoritaires dans les soviets jusqu’à la veille de l’insurrection, c’était en tant que représentants de masses dépassées par l’avant-garde des ouvriers et soldats. A aucun moment, ils ne furent prêts à arrêter la guerre – revendication essentielle de tout le peuple –, du fait de leurs liens avec toute la social-démocratie devenue agence des Alliés, et qu’ils estimaient qu’une étape bourgeoise était nécessaire en Russie. Enfin, comment oublier qu’en dépit de tout cela, Lénine leur proposa de participer au gouvernement révolutionnaire de l’avant-garde ouvrière et des soldats, et qu’ils refusèrent, prétendant à gouverner seuls sur leur programme ?

Le stade prolétarien de la révolution vérifia donc bien le pronostic de saut de « révolution permanente », prévue par Marx et Trotsky : Octobre ne fut pas l’application d’une théorie, mais l’issue inévitable à une situation de chaos, qui évita l’impasse et une répression réactionnaire, telle que celle des révolutions précédentes et suivantes, grâce à sa direction, par d’authentiques marxistes, d’un jeune prolétariat radicalisé par la guerre. La théorie (erronée) était du côté des pseudo-marxistes ralliés à la bourgeoisie de la Deuxième Internationale agonisante.

Plus ou moins les mêmes donneurs de leçons et démoralisés faiseurs de bilans oublient ou veulent ignorer pareillement : 1/ que, bien loin de vouloir un parti unique, Lénine subit cette unicité du fait essentiel du passage des autres partis « révolutionnaires », les uns après les autres, dans l’opposition armée à la révolution prolétarienne ; 2/ que Lénine comme Trotsky ne pensèrent jamais que leur révolution pouvait aboutir au socialisme dans un seul pays, mais espéraient son extension dans les pays impérialistes en guerre, essentiellement en Allemagne et en France. Cela n’avait rien d’une fantasmagorie, puisque l’Allemagne allait connaître des débuts de révolution, la première écrasée par les corps-francs d’extrême droite sous gouvernement social-démocrate, où tombèrent Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, et que de brèves républiques communistes allaient se constituer en Bavière et en Hongrie, elles aussi écrasées par les forces gouvernementales d’autant plus enragées qu’elles avaient été vaincues dans la guerre mondiale. Si la France ne connut pas de poussée révolutionnaire dans le même temps, c’est d’une part que, dès 1917, le mouvement spontané de « crosse en l’air » avait été immédiatement brisé par les fusillades, et d’autre part que la « victoire » laissait les survivants au seul épuisement et au désir de repos. Partout en Europe, et avec ces conséquences contraires, le massacre guerrier avait constitué une véritable victoire contre-révolutionnaire contre le prolétariat.

La Révolution russe, isolée, allait connaître plus de trois années d’une guerre atroce à la fois civile et étrangère dont la Russie tout entière sortit ravagée, ruinée, avec une avant-garde prolétarienne décimée sur de multiples fronts. S’en relever ne pouvait être rapide, et le communisme de guerre, qui avait été nécessaire pour vaincre et sauver la révolution fut arrêté trop tard, et sous le coup d’apparition d’oppositions du peuple révolutionnaire lui-même, dont la plus grave fut évidemment l’insurrection de Cronstadt. Ce ne fut pas une conception marxiste particulière (et qui constituerait un des mille marxismes, à rejeter maintenant du « corpus ») qui détermina le comportement de la direction bolchevique, mais des décisions et des actes qui s’imposèrent à eux dans la terrible violence de la lutte de classes mondiales qui trouva là son point de fixation.

Il est vrai cependant que certaines mesures du parti bolchevik furent des erreurs. La plus grave fut l’autonomie et la concentration des pouvoirs policiers et judiciaires dans les mains de la Tchéka. Une autre fut l’interdiction des tendances et fractions dans le parti, qui seules auraient pu assurer la démocratie, que la dissolution de toutes les autres organisations révolutionnaires ne permettait plus. Enfin, il y eut la grande erreur de Lénine – dont il ne s’il ne s’aperçut que trop tard –, et qui fut de donner le secrétariat général du parti à Staline, ne considérant ce poste que comme administratif, alors qu’il le remettait entre les mains du chef d’une fraction secrète constituée (au plus tard) au cœur de la guerre civile 8. Trotsky y ajouta l’erreur de ne pas suivre le conseil de Lénine d’engager le combat ouvert contre Staline, dès le XIIIe congrès du Parti bolchevik, probablement par sous-estimation de sa capacité de nuisance. C’est l’ensemble de ces erreurs qui allaient favoriser le processus de bureaucratisation. Mais favoriser seulement, et non causer, un processus dont les éléments généraux tenaient à l’isolement de l’URSS, bloquant l’essor révolutionnaire par l’absence générale de ses moyens, ainsi que Trotsky allait le montrer dans l’introduction de sa Révolution trahie.

De tout ce qui a été écrit jusqu’à nos jours sur l’histoire de la révolution d’Octobre, celle de sa bureaucratisation et de la montée de Staline jusqu’au pouvoir absolu, de ses crimes, dont la liquidation de quasi toute la génération bolchevique de la révolution, de son sabotage et trahison de toutes les révolutions, en un mot de sa contre-révolution, ne dépassent les écrits même de Trotsky que ceux des trotskistes qui connurent ce qu’il ignorait (ainsi des écrits de Pierre Broué), de ceux des auteurs du samizdat, au sommet desquels Le Stalinisme de Roy Medvedev, enfin des écrits de Moshé Levin. Tout le reste n’est que ratiocinations d’universitaires, histoire torturée des staliniens, demis et quarts de staliniens, ainsi qu’inversement d’anticommunistes de mille horizons, et, bien entendu la masse énorme des idéologues de la classe dominante.

La limite des écrits théoriques de Trotsky sur le stalinisme tient évidemment au caractère sans précédent du phénomène d’une contre-révolution qui ne déboucha pas immédiatement par une rechute dans le capitalisme, mais donna naissance à un système totalitaire qui dura plus de soixante ans. L’intelligence que Trotsky eut de son premier stade ne pouvait lui permettre de prévoir ce que furent le résultat de ses contradictions dialectiques, au travers et au-delà de la Deuxième Guerre mondiale. En revanche, on a vu dans l’implosion de ce système, que toutes les autres tentatives de l’interpréter, de celles de Burnham à celles d’Anna Harendt, de Djilas, de Castoriadis et C°, firent une faillite totale. Dans ce chaos théorique, il n’y avait pas eu une once de marxisme.

Le marxisme vivant

Mais, en revanche, sous la dalle stalinienne peinturlurée en communisme et en marxisme caricaturaux, que toute l’idéologie bourgeoise s’empressait de reconnaître comme sa plus parfaite et réaliste représentation, le marxisme continua de vivre. Au-delà de la continuité marxiste du communisme internationaliste, qui accepta bon gré mal gré le nom de « trotskisme », des groupes et individus (pensons à un Gramsci) œuvrèrent, et souvent dans les pires conditions matérielles et morales, sur tous les chantiers adventices de Marx : dialectique, histoire, critique et histoire de l’art et des lettres, analyse de la vie quotidienne (en particulier l’œuvre de Henri Lefebvre), psychanalyse, écologie... Nous avons déjà évoqué l’école de Francfort et ses entours, tels un Walter Benjamin et un Max Raphaël. Les dominant de toute l’œuvre qu’il a pu achever avec son Principe Espérance, Ernst Bloch s’impose comme le plus éminent penseur marxiste du second demi-siècle dernier. S’ils ne sont pas mille, ils sont assez nombreux pour qu’on ne puisse les citer tous sans faillir. Et tous leurs travaux sont intégrables à un seul marxisme. Ce qui le dérobe à la vue, ce sont précisément les pseudo mille marxismes dont les principaux sont ceux des post-staliniens qui n’ont pas réussi à vomir tout leur stalinisme.

L’effondrement du système stalinien sembla d’abord ne pas permettre au marxisme et au communisme (qui est son expression politique), de ressortir de la cave où ils étaient enfermés. Mais le marxisme est trop puissant pour ne pas se rétablir dans toute sa validité théorique et politique, et faire face aux terribles problèmes posés par la crise mondiale du capitalisme, en armant le peuple travailleur de la planète pour imposer la solution positive à l’alternative « socialisme ou barbarie ». Mais il faut pour cela que les marxistes ne se laissent pas aller aux compromis avec les invalides de la pensée.

Michel Lequenne. Pour s’abonner à la revue Contre temps : http://www.contretemps.eu/node/56

Notes

1 C’est sous ce titre de philosophe que figure Marx dans l’enseignement universitaire ainsi que dans la plupart des travaux qui lui sont consacrés. Trahison, et double : d’une part du révolutionnaire pour qui la révolution était le saut dialectique final et nécessaire des contradictions de toute société dont le système arrivait à bout de course, et, précisément, pour notre temps, celle de la société capitaliste ; d’autre part du démystificateur des philosophies comme idéologies de classes, et le révélateur de ce que celle de Hegel était la dernière possible. Cela s’est vérifié, en dépit qu’il y ait eu des philosophies post-hégéliennes, par le caractère de régression misérable de tous les systèmes qui ont suivi, tandis que les penseurs éminents que furent les philosophes post-hégéliens – tel Nietzsche – ne construisirent plus de systèmes métaphysiques, mais s’illustrèrent par des recherches dont beaucoup sont assimilables au marxisme. Cela sans parler de notre présent, où la pire des confusions met sous le même titre de philosophes les « nouveaux philosophes », minables idéologues du déclin capitaliste, et… tous les professeurs de philosophie, c’est-à-dire d’un matière qui n’est plus définissable, dont la seule rigueur serait d’être l’histoire de la pensée métaphysique, mais dont l’enseignement officiel n’est que celui de l’idéologie dominante, à laquelle l’honnêteté intellectuelle exige de s’opposer. Un exemple : une notice « Karl Marx » des éditions Atlas, destinée aux futurs bacheliers, où l’on peut lire que « Pour Marx, la philosophie ne doit pas se borner à un idéalisme stérile, mais déboucher sur une transformation radicale de la société.[…] selon lui, les propriétaires des moyens de production s’enrichissent en exploitant les ouvriers qui seuls travaillent réellement », et que « les régimes se réclamant du marxisme sont à bout de souffle, tandis que le capitalisme, dont Marx prédisait la fin, n’a jamais été aussi florissant. » Enfin :« Il semble évident que la théorie marxiste de la fin de l’histoire (sic) était erronée. » L’éminent professeur de philosophie anonyme, auteur de ce petit précis, n’a évidemment jamais lu une ligne de Marx, ou alors….! Mais à lire ce que dit de Marx, dans ses chroniques de Siné-hebdo, cet autre éminent philosophe – et de gauche –, qu’est Michel Onfray, il est évident qu’il ne l’a pas lu davantage.

2 Comme l’a montré Abraham Léon, dans sa Conception matérialiste de la question juive, Paris, EDI, 1968.

3 Voir Karl Marx, Œuvres, Economie II, édition établie et annotée par Maximilien Rubel, La Pléiade, 1968.

4 Nous laissons ici de côté l’évolution théorique d’Adorno, inversant en quelque sorte la vision univoque de Marx dans une sorte de désespoir philosophique, dont il est aisé de comprendre la raison, pris qu’il était entre les monstruosités du nazisme et celles du stalinisme. Jean-Marie Vincent allait, dans sa Théorie critique de l’école de Francfort (Galilée, 1976) bien marquer l’importance de ce progrès du marxisme, mal connu et trop peu développé, mais aussi en signaler les conséquences négatives qu’en tira Adorno, ce qui allait nuire à son apport par confusion de l’avancée et du recul.

5 Henri Maler, Congédier l’utopie ? L’utopie selon Marx, L’Harmattan, 1994, et Convoiter l’impossible – l’utopie avec Marx, malgré Marx, Albin Michel, 1995.

6 Dans le passé féodal, le millénarisme n’était-il pas parti de cette question posée par les Jacques révoltés : « Quand notre père Adam labourait et que notre mère Eve filait, qui donc était le seigneur ? »

7 D’une lettre en français, en réponse au narodnik Nicolas Mikhailovski, citée par Maximilien Rubel, in Karl Marx, essai de biographie intellectuelle, Rivière, 1957.

8 Voir Mémoires d’un bolchevik-léniniste, Paris, François Maspero, 1970.

i Dans le passé féodal, le millénarisme n’était-il pas parti de cette question posée par les Jacques révoltés : Quand notre père Adam labourait et que notre mère Ève filait, qui donc était le seigneur ? »

Créé sur Contretemps le dimanche 23 janvier 2011, mise à jour vendredi 6 juin 2014, 09:08


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