Note de G Massiah sur Les économies émergentes Latino-américaines, entre cigales et fourmis de P Salama

vendredi 11 janvier 2013
par  Amitié entre les peuples
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Présentation du livre de Pierre Salama

Les économies émergentes Latino-américaines, entre cigales et fourmis
(Editions Armand Colin 2012)

Gustave Massiah
20 décembre 2012

Pierre Salama nous offre un livre remarquable, Les économies émergentes Latino-américaines, entre cigales et fourmis (Editions Armand Colin 2012)[1]

A partir de l’Amérique Latine, il analyse le basculement du monde. Il étudie l’Amérique Latine pour comprendre l’Europe d’aujourd’hui et sa crise des dettes souveraines. Il cherche à comprendre l’Amérique Latine à partir des expériences asiatiques ce qui l’amène à analyser le développement comparé des deux continents.

Il nous livre une des meilleures analyses du nouvel ordre économique mondial, de la nouvelle division internationale du travail. Il met en avant quelques grandes tendances : l’exportation de produits manufacturés en Chine ; les exportations de services en Inde ; les produits et les services de haute technologie en Corée du Sud et à Taiwan ; les exportations de matières premières agricoles et minières produites avec des techniques sophistiquées en Amérique Latine.

Pierre Salama part des économies émergentes d’Amérique Latine (Brésil, Argentine Mexique, Chili, Colombie) et aussi des autres pays de la région. A partir de là, il interroge l’évolution de l’économie mondiale et la nature des économies émergentes. Dans les années 2000, plusieurs pays s’imposent avec un taux de croissance soutenu, une balance commerciale excédentaire, des réserves de devises considérables. Ces pays font montre d’une capacité de résistance forte par rapport à la crise de 2008. Il ne s’agit pas seulement des BRICS mais d’une trentaine de pays dans le monde. Il y a de nombreuses ruptures et on peut rappeler une intuition de Ignacy Sachs qui, dans les années 90, quand l’establishment s’extasiait devant la percée économique des pays dragons ou requins (Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong) prévenait qu’il ne fallait pas sous-estimer les pays baleines capables de s’imposer dans la longue durée, les pays continents.

Une nouvelle Amérique Latine est en train de naître. Il faut rappeler les phases précédentes. Les années 80, la décennie perdue, sont marquées par la crise des dettes externes, qui suit des économies fermées en forte expansion puis en crise inflationniste. Les années 90 sont celle d’une croissance non inflationniste mais faible, celle des économies ouvertes mais stagnantes. Les années 2000 sont celles d’une croissance plus vive.

Dans cette situation, l’Amérique Latine bénéficie de l’évolution des marchés des matières premières. Les différents pays s’engagent pour une redistribution internationale des gains tirés de l’exploitation des ressources naturelles. Ils se situent dans la concurrence internationale en attirant des capitaux au prix d’une appréciation de leur taux de change. Les politiques sociales engagent une réduction de la pauvreté, insuffisante mais réelle, sans vraiment faire face aux inégalités. Une transition démocratique est engagée, notamment avec la reconnaissance politique des peuples indiens. Cette reconnaissance réelle se heurte à des problèmes sociaux et environnementaux liés à l’exploitation des mines à ciel ouvert et à la symbolique de la terre des ancêtres polluées par ces exploitations.

La globalisation commerciale s’est traduite par une redistribution des cartes et un déplacement du centre de gravité du monde avec la montée en puissance des économies asiatiques et latino-américaines. En Asie, cette globalisation entraîne une industrialisation. La Chine combine les activités d’assemblage et la remontée de filières de production. La Chine devient l’atelier du monde. En Amérique Latine, la croissance ne s’accompagne pas d’une industrialisation. Par rapport à l’Asie, Pierre Salama propose de parler, pour l’Amérique Latine, de désindustrialisation précoce et de nouvelles vulnérabilités financières. Du point de vue de l’évolution interne de l’Amérique Latine, il faut noter la redistribution des revenus, la baisse de la pauvreté et l’essor des politiques sociales. Mais la fiscalité reste régressive. La violence recule dans certains pays et tend à augmenter dans d’autres.

La globalisation financière s’est traduite par une rupture dans les années 2000. Les flux de capitaux vers les « pays en développement » se sont multipliés. Les flux d’investissements étrangers entrants dans les émergents se sont très fortement accrus. Mais il en est de même pour les flux d’investissements sortants des émergents. La globalisation financière caractérisée par la financiarisation a transformé le cercle vertueux au cercle vicieux. Les effets sur les taux de change n’ont pas été maîtrisés. La volatilité a accru la vulnérabilité externe. Elle accroît les inégalités de revenus. Elle entre en contradiction avec la continuité de la croissance.
La croissance qui caractérise l’évolution des émergents ne se suffit pas à elle-même. La nature de la croissance, et l’évolution des différents pays, dépend de la politique industrielle, de la politique de change, de la politique sociale.

Pierre Salama développe, à partir de L’Amérique latine une analyse plus générale, statistique, théorique et politique, des inégalités sociales et de la pauvreté en relation avec la croissance. Il montre la continuité entre les emplois informels et les emplois formels plus flexibles. Il différencie les approches de la distribution des revenus fonctionnelle et la distribution des revenus personnelle et analyse le partage des revenus dans les économies émergentes. Il note l’amélioration de la part des salaires dans les revenus et insiste sur l’importance de l’évolution institutionnelle dans le conflit redistributif. L’analyse du recul de la pauvreté l’amène à interroger les causes factorielles de la pauvreté. Il étudie l’importance des transferts monétaires et des transferts sociaux conditionnels. La politique sociale joue un rôle majeur dans la politique contre la pauvreté. L’exemple de l’Amérique Latine montre que la lutte contre l’inflation n’implique pas le recul des dépenses sociales. Pour lutter contre le déficit budgétaire et l’hyperinflation des années 80, la lutte contre l’inflation a été menée par la réduction des dépenses publiques et la diminution de la pression fiscale. A partir des années 2000, les dépenses sociales sont en forte progression et augmentent plus vite que les dépenses publiques.

Pierre Salama aborde une autre question de grande importance, celle de la violence. Là aussi la démarche mêle l’analyse des situations à partir de données quantitatives et statistiques, des interrogations sur les théories disponibles et une approche politique qui donne sons sens à la réflexion. Il part de l’hypothèse que les sociétés particulièrement inégalitaires génèrent la violence. Mais il examine aussi d’autres causes et notamment : la défiance par rapport aux institutions, la corruption très élevée, les échecs dans la lutte contre la violence. Il analyse l’actualité de la violence et de l’extrême violence et le rôle des organisations criminelles. Il s’attache aux causes socio-économiques et fait référence à une étude économétrique qui relie la violence à cinq facteurs : l’urbanisation, la part des 10% les plus riches dans le revenu, l’efficacité du système répressif, la croissance du PIB, la croissance taux de scolarisation dans le secondaire. Il examine alors les grandes lignes des politiques de réduction de la violence : la diminution des inégalités ; l’éducation ; la qualité des institutions, surtout de justice et de police ; la politique de la ville.

Les défis pour l’Amérique Latine sont d’abord internes. La dette externe n’est plus un danger majeur et immédiat, mais il y a de nouvelles vulnérabilités qui nécessitent des espaces économiques communs regroupant plusieurs pays. La désindustrialisation précoce doit être une préoccupation majeure. Du point de vue des politiques économiques, la nécessité d’un Etat stratège s’impose. Il ne faut pas laisser les forces du marché libres de fixer les prix, les taux de change, d’orienter les investissements. L’économie ouverte ne peut pas être une économie offerte aux intérêts extérieurs. Plusieurs réponses sont expérimentées en Amérique Latine comme en Asie. Le rôle des banques publiques de développement, les politiques d’éducation ambitieuses, les efforts prioritaires de recherche et développement. La reprimarisation peut-être une chance ; elle permet de desserrer les contraintes. Elle peut-être aussi une malédiction ; elle renforce la vulnérabilité aux cours internationaux, l’appréciation de la monnaie et la désindustrialisation.

L’Amérique Latine expérimente des voies originales de transition démocratique. Cette transition crée de fortes contradictions. Par exemple, la reconnaissance des droits politiques des peuples indiens entre en contradiction avec la primarisation. De même, la démocratie et les libertés sont gangrenées par la montée de la violence. Plus généralement, la citoyenneté sociale est loin d’avoir progressé au rythme de la citoyenneté politique. Les inégalités sociales importantes et les dépenses sociales encore insuffisantes menacent la cohésion sociale, délitent le lien social, source de violence et réduisent le dynamisme du marché intérieur.

Les émergents participent du basculement du monde. Mais les émergents ne forment pas un ensemble homogène. Et la domination reste une caractérisation pertinente pour comprendre l’état du monde et les rapports entre les pays. Ainsi, entre le Brésil et la Chine, le rapport de force commercial est défavorable au Brésil qui subit ainsi une domination de la Chine. Mais, la domination évolue et les rapports géopolitiques sont modifiés. Le marché intérieur de l’Amérique latine attire les capitaux chinois. La domination des Etats-Unis n’est plus absolue, avec des différences toutefois entre le Brésil et le Mexique. Les rapports entre les grandes régions changent.

L’Amérique Latine apporte aux pays asiatiques, et notamment à la Chine, des réflexions sur les liens et les conséquences de la croissance et de la démocratisation. L’Amérique Latine montre à l’Europe les conséquences de l’informalisation du travail en matière de précarisation de l’emploi, de travail partiel, de dérégulation du marché du travail et de réduction de la protection sociale. Elle montre aussi que des politiques sociales sont possibles, y compris en économie ouverte. Elle ouvre la discussion des possibles sur les traitements des dettes publiques.

[1] htpp ://perso.wanadoo.fr/pierre.salama/

et deux entretiens sur le livre sur RFI

http://www.espanol.rfi.fr/economia/20121218-america-latina-la-economia-entre-el-mito-y-la-realidad

et dans Mémoires des Luttes

http://www.medelu.org/Dans-les-pays-avances-le


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