Le fait inégalitaire, des origines à l’aube du XXIe siècle Y Besançon

dimanche 6 janvier 2013
par  Amitié entre les peuples
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Le fait inégalitaire, des origines à l’aube du XXIe siècle

15 juillet 2012 Par Yves Besançon

Le fait inégalitaire est une signature sociologique des sociétés humaines qui apparaît comme relativement « jeune » à l’échelle de l’histoire, si l’on en juge par les travaux anthropologiques des plus récents. En effet, les inégalités économiques et sociales commencent à se développer significativement à partir des débuts de l’ère du Néolithique (- 5000 ans av. J-C), dès l’instant que les sociétés se structurent autour d’une activité agricole sédentaire, et de son corollaire, l’appropriation privée des terres (1). Dans l’histoire de l’humanité, des premiers regroupements humains jusqu‘à aujourd’hui, le fait inégalitaire ne couvre donc qu’un petit dixième de cette histoire, et vient ainsi marquer un point de rupture fondamental avec les micro-sociétés organisées autour de l’économie de la cueillette où le mode de vie ne rendait guère possible et n’encourageait pas, afin de préserver l’unité des groupes, la hiérarchisation sociale et l’accumulation privée des richesses.

Des premières grandes organisations sociales jusqu’à nos sociétés modernes et complexes, l’histoire des inégalités de droit et/ou de fait, liées aux différences de statuts, de privilèges et de niveaux dans la détention des richesses matérielles, est donc courte, mais d’une densité exceptionnelle, avec des repères historiques décisifs dans la compréhension du fait inégalitaire. On retiendra, au préalable, l’apparition de sa forme la plus sordide et monstrueuse qui soit, en tout cas la plus antinomique avec le respect de la dignité de la personne humaine, avec la naissance des premières sociétés esclavagistes repérées vers les 3000 ans avant notre ère. Un deuxième repère historique apparaît fondamental avec les révolutions politiques à partir de la fin du XVIIIe siècle où les inégalités en droit sont condamnées par les textes fondateurs de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, pour instaurer, enfin, l’égalité en droit à la naissance pour tous les citoyens. Mais, cette égalité juridique, qui devra parcourir encore un long chemin au cours des deux siècles suivants (par exemple, les femmes devront attendre 1944 en France pour acquérir le droit de vote !), ne signifie nullement une disparition des inégalités économiques et sociales de fait, dont certaines d’entre elles, par leur cruelle indécence, posent toujours l’éternelle question de leur illégitimité éthique, en dépit d’un régime en droit, faisant de l’égalité, la règle.

Les inégalités de fait, assises sur une égalité en droit, représentent ainsi un des signes majeurs des sociétés modernes qui émergent à partir de la fin du XVIIIe siècle, par opposition aux sociétés aristocratiques, où elles étaient légitimées en droit à la naissance par l’hérédité. Au cours des deux derniers siècles, ces inégalités ont connu, dans leurs formes et leur degré d’intensité, des évolutions dont certaines d’entre elles ont été remarquablement éclairées par les réflexions des premiers sociologues du XIXe siècle. Ainsi, la violence extrême et l’illégitimité des inégalités dont sont victimes les ouvriers au XIX siècle, et qui traduisent l’exploitation d’une classe sociale par une autre, sont remarquablement analysées par Karl Marx (1818-1883) dans « Le capital » (1867). En revanche, c’est avec une approche radicalement différente, qu’Alexis de Tocqueville (1805-1859), dans « De la démocratie en Amérique » (1835 et 1840), montre que l’épanouissement de la démocratie est irrévocablement porteur d’un processus d’égalisation des conditions de vie, du fait notamment des possibilités de mobilité sociale ascendante pour tous les individus, indépendamment de leurs origines sociales, et selon le principe même de la méritocratie « à chacun selon ses mérites ». Ces deux visions de l’histoire ont chacune des pouvoirs explicatifs intéressants. L’exploitation de l’homme par l’homme dans le cadre du rapport salarial propre au système capitaliste explique, sans conteste, des aspects essentiels de la réalité économique du XIXe siècle, notamment du point de vue des luttes sociales et politiques que vont provoquer les nouvelles inégalités associées à l’industrialisation du monde moderne. Une exploitation qui rend toujours compte parfaitement de certaines configurations du monde du travail contemporain, tout d’abord dans les pays du tiers monde, où le travail des enfants, et plus globalement, les conditions de travail « esclavagistes » du travail déqualifié, sont des réalités prégnantes et insupportables dont tirent toujours profit, en toute impunité, les firmes multinationales des pays nantis, en collusion d’intérêts avec les minorités possédantes au pouvoir dans les pays en développement. Dans les pays riches également, où la réalité sociologique du suicide au travail vient nous rappeler que l’aliénation de la force de travail est toujours d’actualité, et dans lesquels l’explosion contemporaine des inégalités nous ramène à une société bipolaire et conflictuelle. Néanmoins, le processus d’égalisation des conditions, envisagé de façon prophétique par Alexis de Tocqueville, a lui aussi caractérisé indéniablement certaines évolutions sociétales au cours du XXe siècle, et en France, tout particulièrement durant les fameuses « Trente glorieuses » (1945-1975), avec une réduction importante de certaines inégalités économiques et sociales et l’existence d’une véritable mobilité sociale. Pour autant, depuis le début des années 80, alors que les inégalités commencent à s’atténuer entre les pays riches et les pays en développement, une nouvelle dynamique d’accroissement des inégalités est en marche, tant au sein des pays riches que des pays pauvres. Quel regard peut-on alors porter sur cette nouvelle dynamique des inégalités pour la France en particulier ?

L’économie française, comme toutes les autres économies insérées dans l’économie mondiale, subit les effets de l’accélération de la mondialisation qui est à l’œuvre depuis plus d’une trentaine d’années, pour le meilleur….et pour le pire ! Car, la mondialisation, tout du moins dans sa version dérégulée et non contrôlée par des instances supranationales garantes de l’intérêt général de tous les peuples, a eu des effets négatifs destructurants sur le tissu social de notre économie, dans la mesure où, dans le même temps, des choix politiques se sont faits clairement dans le sens d’une remise en cause des solidarités sociales mises en place à partir du lendemain de la Seconde guerre mondiale dans le cadre de l’Etat-providence. A cette remise en cause, en particulier sur les fronts de la sécurité sociale, des droits à la retraite et de l’indemnisation chômage (cf. les différentes réformes durant ces dernières années pénalisant malades, retraités et chômeurs), s’est ajoutée, tout aussi clairement, et ce depuis le début des années 90, une politique fiscale particulièrement généreuse à l’égard des strates sociales les plus aisées de la société (2). Dans un contexte où la fragilisation des plus faibles par la nouvelle phase libérale de la globalisation aurait dû appeler un renforcement de la régulation étatique, bien au contraire, ces choix politiques, en laissant triompher le moins-disant social, ont contribué à l’apparition de nouvelles fractures sociales importantes dans notre société « d’opulence » qui, tout en voyant ses inégalités prospérer de façon importante, n’a pourtant jamais été aussi riche dans son histoire, tout du moins si l’on en juge par le niveau de son PIB par habitant ! Enfin, au-delà de ces orientations politiques qui répondent à la défense « habilement » dissimulée des intérêts des plus favorisés dans notre société, il faut aussi lire dans les fissures actuelles de la cohésion sociale, les difficultés de la transition d’un modèle productiviste en pleine crise écologique, et surtout, en perte profonde de sens éthique sur sa capacité à produire du bien-être.

Approcher ces nouvelles fractures sociales qui délitent le lien social n’est pas une tâche aisée pour les sociologues. Néanmoins, nous disposons d’instruments statistiques et de nombreuses données issues d’enquêtes sérieuses et approfondies permettant d’en rendre compte, à l’aide, en particulier, de la mesure de l’évolution des inégalités dans les très nombreux domaines des sphères économique et socio-démographique : revenus, patrimoines, chômage, conditions de travail, logement, espérance de vie, accès aux soins, réussite scolaire, etc. Une première vision de l’augmentation importante des inégalités en France depuis le milieu des années 80 peut être donnée par l’évolution d’indicateurs synthétiques, comme le baromètre des inégalités et de la pauvreté, le BIP40 (3). Mais, ce genre d’information synthétique ne saurait se dispenser d’éclairages plus précis dans les différents domaines où les inégalités sont de plus en plus indécentes. A commencer par l’aggravation des inégalités de revenus : ainsi, selon l’Insee, après prélèvements obligatoires et prestations sociales, la part des revenus reçue par les 10 % les plus riches passe de 22,5 % en 1998 à 24,3 % en 2008, la part des 10 % les plus pauvres passant, quant à elle, de 3,8 % à 3,6 %. Comme le montre l’Observatoire des inégalités (4), il ne s’agit pas d’un phénomène propre à la France où il apparaît d’ailleurs moins sensible que dans les pays anglo-saxons, mais aboutit, au demeurant, à un niveau historiquement élevé de la pauvreté en France avec 8,2 millions de pauvres en 2009 (13, 5 % de l’ensemble de la population), entendez, des personnes vivant en deçà du seuil de pauvreté (5). Enfin, ces inégalités de revenus sont beaucoup moins révélatrices du renouveau du fait inégalitaire dans nos sociétés que celles portant sur la détention des patrimoines qui représentent une remarquable photographie de l’histoire des revenus du passé (du travail et de l’épargne  !…et des héritages  !!). Et selon les dernières statistiques en la matière (6), en 2010, les 10 % des ménages les plus riches détiennent à eux seuls 48 % de la masse totale du patrimoine en France  !…..une concentration qui s’est accentuée au cours de la décennie 2000, même si le phénomène reste en deça, par son ampleur, aux évolutions constatées au pays de l’oncle Sam où, sur la période 1995-2011, le patrimoine médian des 40 % des ménages les plus pauvres a fondu de 35 %, alors que celui des 10 % des plus nantis a littéralement explosé avec une hausse de 140 % !

Dans leur irrésistible mouvement d’ascension depuis le milieu des années 80, en France, les inégalités économiques, sociales et culturelles, se reproduisent par hérédité sociale et ont tendance à se cumuler pour un même individu, comme le montrent les différentes enquêtes de terrain. L’échec scolaire, tout d’abord, aboutissant à l’absence de diplôme et/ou de qualification suffisamment élevée, et significativement plus marqué dans les milieux sociaux défavorisés, réduit l’accès à l’emploi, accentue l’exposition à la précarité et affaiblit les chances de retour à l’emploi après une période de chômage pour les jeunes actifs issus de ces milieux (7). En effet, si les jeunes sont globalement plus exposés au chômage que les autres catégories d’âges (un jeune de moins de 25 ans sur cinq ! ), il n’en demeure pas moins que la quasi-totalité des 160.000 jeunes qui sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme - dont 60.000 sans aucune formation-, sont issus des rangs des strates les plus modestes de la société. Plus globalement, chômage récurrent et précarité de l’emploi frappent les mêmes types de populations (jeunes, mais également femmes et catégories socioprofessionnelles d’ouvriers et d’employés), aboutissant à des inégalités croissantes dans l’accès aux soins, au logement, à l’éducation, aux loisirs et à la culture. De fait, de nouvelles fractures sociales apparaissent, en donnant des visages d’un autre siècle à la pauvreté en France, avec ses travailleurs pauvres…..et ses enfants pauvres. Car, en matière de pauvreté infantile, selon l’Unicef, si la France se situe dans la moyenne des pays riches, en limitant les dégâts grâce à son système de protection sociale, elle affiche néanmoins, en 2009, la préoccupante statistique que 8,8 % des enfants français vivaient dans des ménages dont le revenu est inférieur à la moitié du revenu médian (par comparaison cette part est de l’ordre de 5 % dans les pays nordiques, de 15 % au Royaume-Uni, et dépasse les 20 % aux Etats-Unis). C’est donc à une véritable spirale des inégalités débouchant sur la pauvreté et l’exclusion sociale à laquelle on assiste pour les franges les plus vulnérables de la société, comme l’ont particulièrement bien analysé, en particulier, dans leurs travaux respectifs, les sociologues Serge Paugam et Gianluca Manzo (8). Et, une spirale des inégalités menant aussi assez rapidement à une autre inégalité de fait majeure qui se développe de façon inquiétante dans notre démocratie et la fragilise, celle à l’égard du droit de vote. Car, si dans nos sociétés « démocratiques », il y a bien une égalité en droit devant le vote, il apparaît de plus en plus évident que cette égalité disparaît socialement, à en juger par le constat selon lequel les taux d’abstention aux élections sont d’autant plus forts que les catégories d’individus sont défavorisées des points de vue socioculturel et économique (faible niveau de diplôme, surreprésentation du chômage et de la précarité, etc.). Comme l’a très bien étudié le politologue Daniel Gaxie, il y a, en effet, un véritable comportement d’auto-déshabilitation (9) de la part de ces strates « oubliées » de la République et fragilisées par l’ampleur du double choc de la mondialisation désindustrialisante et néolibérale, et de l’actuelle crise des dettes publiques en Europe.

Et demain ? Une seule chose est bien sûre : l’humanité a encore un long chemin à parcourir pour sortir de l’« Ancien régime » et de son cortège d’injustices économiques et sociales, si tant est qu’elle veuille en sortir un jour. En attendant, le combat associatif, syndical et politique des insoumis et résolus contre l’illégitimité de certaines inégalités continue. Aux armes, citoyens !


Article paru également dans la revue Idées du Centre national de documentation pédagogique (CNDP), n°170, décembre 2012.


(1)http://www.pnas.org/content/early/2012/05/22/1113710109.abstract

(2) Voir à ce sujet les travaux de l’économiste Thomas Piketty  : http://www.revolution-fiscale.fr/

(3) Indicateur synthétique mesurant les inégalités et la pauvreté, calculé sur la base de 58 variables dans le domaine économique (travail et revenus), mais également en lien avec l’éducation, la santé, le logement et la justice. Ce baromètre, en progression quasiment continue depuis le milieu des années 80, n’a malheureusement pas fait l’objet d’actualisation récente.

(4) http://www.inegalites.fr/spip.php?article1374

(5) La définition usuelle du seuil de pauvreté est de 60 % du niveau de vie médian, soit en France un niveau de 950 euros par mois.

(6) http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1380/ip1380.pdf

(7) Lire  :

Louis Chauvel, « Le destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle », Paris, PUF, 1998 ;

Eric Maurin, « La Peur du déclassement », Seuil/La République des Idées, 2009.

(8) Lire  :

Serge Paugam, « La disqualification sociale », PUF 1991 ;

Gianluca Manzo « La spirale des inégalités. Choix scolaires en France et en Italie au XXe siècle », PU Paris-Sorbonne, collection « L’intelligence du social », 2009.

(9) Comportement fréquemment observé chez les personnes mal insérées socialement qui ont tendance à se considérer comme « illégitimes » à s’exprimer politiquement, alors qu’en fait, elles possèdent les qualités nécessaires pour le faire. Lire sur ce sujet du même auteur : « Le cens caché », Le Seuil, 1978.

http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-besancon/160712/le-fait-inegalitaire-des-origines-l-aube-du-xxie-siecle


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