Le CNRS et « l’affaire Geisser » : la liberté du chercheur menacée

mardi 23 juin 2009
par  Amitié entre les peuples
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Le CNRS et « l’affaire Geisser » : la liberté du chercheur menacée
Par Esther Benbassa et Olivier Roy
chercheurs | 22/06/2009 | 15H58

http://www.rue89.com/passage-benbassa/2009/06/22/le-cnrs-et-laffaire-geisser-la-liberte-du-chercheur-menacee

Un chercheur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Vincent Geisser, est convoqué le 29 juin devant un conseil de discipline pour non-respect du devoir de réserve. Le point de départ de l’affaire est le soutien apporté par Geisser à une doctorante d’un laboratoire de Toulouse portant le voile et interdite d’emploi par le service du Haut fonctionnaire de défense au CNRS, lequel avait de plus classé les activités du laboratoire dont Geisser dépend, l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, Aix-en-Provence), comme « domaine sensible ».

Pour certains (telle Caroline Fourest dans son article du Monde daté du 20 juin), l’affaire n’est pas très grave, car d’une part Vincent Geisser l’a bien cherché, et d’autre part il ne risque qu’un blâme.

Mais quoi qu’on pense de l’islam, du voile et des positions de ce chercheur -assez bien présentées dans un article publié par lui en 2007 dans la Revue internationale et stratégique, que personne ou presque ne semble s’être donné la peine de lire-, il faut rappeler que cette affaire n’est pas anodine et remet en cause la liberté de tout chercheur au sein du CNRS. En effet, la direction du CNRS s’est alignée sur les positions du Haut fonctionnaire de Défense, refuse toute communication et dialogue et s’est « bunkerisée ».
Un militaire de carrière s’érige en censeur de la pensée

La direction du CNRS a laissé ce service, dirigé par un militaire de carrière, s’arroger des compétences exorbitantes : décider du droit de porter ou non le voile, du droit de classer des labos de sciences sociales comme « sensibles » sur le plan de la défense, et enfin, tout simplement, de la liberté de pensée chez les chercheurs. Le Haut fonctionnaire de défense n’a en effet jamais caché le fait que pour lui l’islam est un problème. Et de fait, Vincent Geisser n’a pas été la première ni la seule victime de sa surveillance et de ses pressions ; d’autres chercheurs, tous travaillant sur l’islam, dont O. Roy, cosignataire de ces lignes, témoignent aujourd’hui en avoir eux aussi été la cible.

Mais cette intrusion permanente dans la vie des laboratoires de recherche et les travaux de leurs membres dépasse évidemment la question de l’islam. Intervenant dans un domaine manifestement étranger à ses attributions, le Haut fonctionnaire de défense s’arroge scandaleusement un rôle critique que seuls ses pairs peuvent exercer vis-à-vis des travaux d’un chercheur. Jusqu’ici notons-le, les instances d’évaluation réglementaires du CNRS n’ont jamais rien trouvé à redire aux écrits de Vincent Geisser.

Aujourd’hui, le champ d’action du Haut fonctionnaire de défense semble s’être encore élargi. Un jeune chercheur en informatique a eu le tort de relater cette affaire, dans des termes neutres et de type informatif, sur son blog, hébergé par un serveur CNRS. On lui a autoritairement bloqué son blog, qu’il a été obligé de faire migrer sur un autre serveur.

Ce qui se passe est en fait le symptôme de la dérive en profondeur du CNRS et plus largement de la recherche française. La direction du CNRS, en engageant une procédure disciplinaire contre Vincent Geisser, en pratiquant de telles censures, en restant sourde à nos appels, en apportant sa caution à la dérive de son Haut fonctionnaire de défense, érige en politique officielle ce qui n’aurait dû rester, justement, qu’une dérive à stopper.

On ne saurait s’en étonner. La « privatisation » de l’université et de la recherche, loin de donner plus de liberté au chercheur, risque de détruire les instances paritaires où administration et chercheurs travaillaient ensemble (voir à ce propos le communiqué de la section 33 du CNRS). Elle a renforcé le pôle autoritaire et répressif ici incarné par le Haut fonctionnaire de défense. Moins d’Etat veut dire en l’occurrence plus de contrôle. En mentionnant un devoir de réserve qui ne s’applique jamais aux universitaires, la direction du CNRS montre que pour elle le chercheur n’est pas, ou n’est plus, un universitaire mais un fonctionnaire qu’il faut mettre au pas. La direction du CNRS ne sait plus ce qu’est le CNRS…
Pourquoi un appel à la sauvegarde de la liberté intellectuelle des chercheurs et enseignants-chercheurs ?

Le comité qui s’est constitué autour de Vincent Geisser ne l’a pas fait pour défendre ses idées ou son travail, mais pour clamer haut et fort notre attachement à une liberté en danger, la liberté de penser, de faire de la recherche, de transmettre le savoir, en respectant les règles déontologiques s’imposant à ce genre d’exercice, sans avoir à être constamment sous la menace d’une procédure disciplinaire.

L’« affaire Geisser » n’est plus une affaire privée, elle concerne tous les citoyens de ce pays, et se situe au-delà des clivages traditionnels de l’opinion (sur l’islam, depuis le 11-Septembre 2001, comme sur tant d’autres sujets). Nous ne discutons pas ici de manières de voir ou de dire : c’est un principe fondamental de notre démocratie qui est en jeu. Un principe qui vaut pour tous, d’abord mais pas seulement pour les chercheurs, les universitaires ou les intellectuels.

En défendant Vincent Geisser, ce n’est certes pas l’islamisme radical que nous défendons, ni la prétendue sympathie que notre collègue aurait pour lui, c’est un principe universel que nous défendons, cette liberté justement héritée des Lumières. Nos blogs bloqués, nos mails épiés, nos travaux épluchés par les militaires, nos livres devront-ils bientôt être soumis à la censure ou ne refléter que les positions agréées ou supposées agréées par nos gouvernants ? Un maccarthysme à la française, est-ce là désormais l’« exception française » ?

Sous les coups répétés de certains médias acquis à la pensée simple (présumée plus vendable), d’un pouvoir qui affiche toujours plus son mépris pour les producteurs de savoir, spécialement en sciences humaines, et maintenant d’une administration de la recherche elle-même apparemment toute acquise à ces thèses, pourront-ils encore résister longtemps et jouer pleinement leur rôle, ceux qui, intellectuels et chercheurs, modestement, tentent d’apporter, par l’expression d’une pensée libre, un souffle d’oxygène vital pour nous tous, qui nous empêche de tomber dans le confort des idées toutes faites et des préjugés ?
Mesures d’exception et flicage intellectuel

Les 4 500 personnes qui ont signé notre appel ne souscrivent évidemment pas à toutes les prises de position de Vincent Geisser. Chercheurs, universitaires, simples citoyens, tous ont en revanche bien saisi où était le vrai danger : mesures d’exception et flicage intellectuel. La tiédeur de la réponse de Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, le silence de Catherine Bréchignac, présidente du CNRS, face à la première et à la seconde lettre ouverte que nous lui avons adressées, nous incitent à penser que nos autorités supposent que ce mouvement-là, comme d’autres, s’étiolera dans le pourrissement et l’usure.

Même s’il devait s’étioler, il laisserait une cicatrice profonde, prête à se rouvrir à la première occasion. De fait, rien encore n’annonce l’étiolement. Au contraire, notre mouvement gagne désormais l’étranger : les documents du comité de soutien circulent désormais en anglais, les signatures affluent d’Europe et d’Amérique.

Il faut donc tenir et raison garder, en rappelant quelques principes sans quoi il n’y a plus de liberté universitaire.
Quelques principes

1. On peut être pour ou contre le droit de porter le voile sur son lieu de travail, mais cela ne doit pas être décidé par un officier de sécurité au nom des impératifs de la défense nationale. Cela relève de la loi et du droit du travail.
2. Les sciences sociales ne doivent pas être considérées comme un domaine sensible sur le plan de la défense nationale : c’est une vision totalitaire du savoir.
3. Le devoir de réserve par décision constante de la cour de cassation, ne s’applique pas aux universitaires, et donc pas aux chercheurs du CNRS.
4. Au CNRS comme à l’université (et, oserait-on dire, en France) la liberté intellectuelle est la règle. Toute utilisation de procédures détournées (plaintes, conseil de discipline) pour la limiter est une menace pour la démocratie.
5. Il y a d’excellentes raisons pour être en désaccord avec Vincent Geisser : mais il suffit de le dire et de l’écrire, pas de le faire taire. Vincent Geisser n’a aucune autorité sur qui que ce soit et ses propos n’engagent que lui. En revanche, le Haut fonctionnaire de défense prétend incarner l’Etat, et mobilise les institutions, malheureusement complaisantes, pour casser Vincent Geisser.
6. Si le Haut fonctionnaire de défense porte plainte en tant que personne devant un tribunal, il en a le droit et c’est son affaire, mais la direction du CNRS n’a pas à prendre fait et cause pour lui contre un chercheur et, surtout, n’a pas à anticiper le jugement d’un tribunal civil pour sanctionner ce chercheur. En un mot, ce genre de procès et de sanction n’existe que dans des pays de tradition autoritaire (Russie, Turquie, Egypte, Algérie, Tunisie) et n’a pas sa place en France.

Nous ne demandons rien d’autre que le respect de notre travail de chercheurs et d’intellectuels, celui-là même pour lequel nous sommes rémunérés par l’État. La confiance entre la tutelle et les chercheurs, universitaires et intellectuels est désormais rompue. Seul un geste fort - de la Ministre et de la Présidente du CNRS - pourrait la rétablir. Nous réitérons donc nos exigences :

1. Annulation du conseil de discipline contre Vincent Geisser (et refus de reconnaître sa légitimité s’il est tenu).
2. Exclusion des sciences humaines de toute supervision par le Haut fonctionnaire de la Défense.
3. Négociations entre la direction du CNRS et les directeurs des laboratoires des « sciences dures » d’une charte sur les compétences et les limites du rôle du Haut fonctionnaire de défense, qui doit agir dans la transparence, la neutralité idéologique et… le devoir de réserve, qui, lui, s’applique aux fonctionnaires d’autorité.

C’est seulement de cette façon que Valérie Pécresse et Catherine Bréchignac, et plus largement nos gouvernants, manifesteront leur attachement sincère à l’un des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen : la liberté de pensée et la liberté d’expression.

Esther Benbassa, directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, Sorbonne, et Olivier Roy, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique


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